La gouvernante insoumise

La gouvernante insoumise

Titre original: The Governess Affair
Les fréres Ténébreux, Tome 1.

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Elle est déterminée…

À cause d’un duc sans scrupule, Serena Barton a perdu son poste de gouvernante et, depuis trois mois, se retrouve sans revenus. Désormais aux abois, elle réclame justice et entend faire payer le duc. Or ce n’est pas lui qu’elle redoute le plus, mais son bras droit, le Loup de Clermont. Ancien pugiliste, il a la réputation de gérer ses finances d’une main de fer. Dès lors qu’il se voit confier la mission de régler ce conflit au plus vite, la jeune femme n’a guère de chances d’obtenir satisfaction. Hélas, elle n’a pas le choix, car c’est son avenir qui est en jeu…

Il ne cèdera pas…

Hugo Marshall est un homme ambitieux et sans pitié. Fils de mineur, c’est à la force du poignet qu’il est devenu le comptable d’un duc. Ce dernier le charge de le débarrasser d’une gouvernante importune quel qu’en soit le prix. Rien de plus facile, à première vue… Mais Serena ne l’entend pas de cette oreille. Et plus il apprend à la connaître, moins il a envie de recourir aux méthodes musclées qui font sa notoriété… Pourtant, il faut absolument qu’elle disparaisse car son propre avenir en dépend. Devra-t-il choisir entre ses ambitions et son amour naissant pour une femme ?

„Voilà où réside tout le talent de Courtney Milan : en lisant ses romans, je sais que je vais vivre une expérience particulière, à la fois extraordinaire et touchante.

—Sarah Wendell, Smart Bitches, Trashy Books

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Chapitre 1

Londres, octobre 1835

La porte de la bibliothèque claqua dans un fracas d’enfer. Hugo entendit des bottes fouler lourdement le parquet, puis deux poings rageurs marteler son bureau.

Marshall, vous allez me régler ça, nom de Dieu !

Faisant fi de cette entrée spectaculaire, Hugo Marshall ne leva pas les yeux de ses documents. Il n’était pas un laquais et refusait d’être traité comme tel.

Sa patience fut vite récompensée.

– J’aimerais que vous régliez ce problème, s’il vous plaît, maugréa le duc de Clermont de mauvaise grâce.

Hugo leva enfin la tête. De prime abord, le duc affichait une belle assurance. Resplendissant dans son élégant costume, il arborait un gilet brodé de fil d’or. De brun vêtu, les cheveux filasses, Hugo Marshall, en revanche, n’attirait guère les regards.

Les deux hommes ne se démarquaient pas seulement par leur tenue. Le duc était corpulent sans être gras. Ses traits acérés, son port altier lui conféraient une certaine noblesse. Sa particularité la plus remarquable était son regard bleu pâle, perçant auquel rien ne semblait échapper. Face à l’expression peu avenante d’Hugo, comment ne pas supposer que le duc était maître de la situation ?

Il fallait être idiot pour croire une chose pareille, songea Hugo, qui posa sa plume.

– J’ignorais qu’il y avait un problème, répondit-il sans plus de formalités. Du moins, une affaire qui relève de mes attributions…

Clermont semblait sur des charbons ardents. Il ne cessait de se gratter nerveusement le nez, un geste indigne de son rang

– Depuis ce matin, il y a autre chose.

Il regarda par la fenêtre et prit un air soucieux.

La bibliothèque de sa résidence londonienne offrait une vue sur une place assez quelconque du quartier de Mayfair. Une pelouse desséchée, parsemée de feuilles mortes aux tons chauds et quelques buissons entouraient un banc en fer forgé sur lequel était assise une femme. Elle avait le visage dissimulé par une large capeline ornée d’un ruban rose.

La frustration de Clermont était presque palpable. Il s’exprima néanmoins d’un ton posé.

– Si je refusais d’accéder aux requêtes démesurées de la duchesse, vous me sortiriez de là, n’est-ce pas ?

Hugo le foudroya d’un regard noir.

– N’y songez pas, monsieur le duc. Vous êtes conscient de l’enjeu.

Ce dernier croisa les bras, la mine renfrognée. En réalité, il ne comprenait pas la situation. Tel était le problème : un duc n’avait pas la moindre notion de l’argent. Sans Hugo, les vastes domaines familiaux seraient démantelés sous le poids des dettes. Seul le récent mariage du duc lui permettait de renflouer ses caisses.

– Cette situation ne m’amuse absolument pas ! protesta Clermont.

– Je sais, et vous rirez encore moins quand vos biens seront hypothéqués. Il faut convaincre la duchesse de rentrer à la maison. Après tout, monsieur le duc, rien ne vous empêcherait d’agir ensuite à votre guise…

Le contrat de mariage lui assurait une somme d’argent qui avait fondu comme neige au soleil pour éponger quelques dettes. Le reste de la dot substantielle était bloqué sur un compte par le père de la mariée et serait versé à échéances régulières au duc tant qu’il rendrait sa femme heureuse. Hélas, la duchesse avait déserté le domicile conjugal quatre mois plus tôt.

Clermont fit la moue, puis il se mit à taper du pied sur le tapis tel un enfant capricieux.

– Moi qui croyais mes problèmes financiers résolus ! Pour quoi est-ce que je vous emploie, si ce n’est pour…

– Vos difficultés financières étaient en passe d’être réglées, monsieur le duc ! rétorqua Hugo en martelant le bureau du poing. Combien de fois devrai-je vous le répéter que vous ne m’employez pas, puisque vous ne me rémunérez pas !

Hugo était trop conscient de la précarité financière du duc pour croire à la promesse futile d’un quelconque salaire. En revanche, un pari inscrit noir sur blanc chez White’s se devait d’être honoré.

– Certes, grommela le duc. À ce propos… Vous m’aviez dit que je n’avais qu’à séduire une riche héritière et lui raconter ce qu’elle avait envie d’entendre. C’est ce que j’ai fait, et voilà où j’en suis : la première mégère venue se croit autorisée à m’empoisonner la vie ! Quand diable cela cessera-t-il ?

Hugo regarda Clermont droit dans les yeux. Il ne fallut que quelques secondes pour que ce dernier ne se soumette et se détourne, comme si c’était lui l’employé et Hugo le maître.

C’était gênant. Un duc se devait d’avoir de l’ascendant sur son personnel. Clermont avait coutume de voir les autres s’incliner face à son titre, et non à la force de sa personnalité. Il n’avait jamais appris à commander.

– Il semble qu’il y ait eu un malentendu, répliqua Hugo en croisant les bras. Je ne vous ai pas dit de raconter ce qu’il fallait pour la rendre heureuse.

– Mais si ! Vous avez…

– Je vous ai recommandé de faire ce qu’il fallait pour la rendre heureuse.

Parfois, Clermont se comportait comme un enfant incapable de distinguer le bien du mal.

– Je ne vois pas la différence ! s’exclama-t-il, intrigué.

– Vous lui avez promis un amour éternel. Dans les faits, vous avez pris pour maîtresse une chanteuse d’opéra trois semaines après l’avoir épousée. Vous saviez pourtant que vous deviez la rendre heureuse. À quoi pensiez-vous donc ?

– Pour faire taire ses protestations, je lui ai offert un bracelet ! Comment pouvais-je deviner qu’elle exigeait de moi la fidélité ?

Hugo se concentra sur les documents épars sur son bureau. Même son propre père, dont nul n’avait pleuré la mort, avait réussi à rester fidèle à son épouse. Ses seize enfants en attestaient. Mais le moment était mal choisi pour rappeler au duc ses vœux de mariage. Il soupira.

– Il ne vous reste qu’à la reconquérir, dit-il doucement.

Son propre avenir était également en jeu : Hugo n’était pas un salarié classique. Il travaillait en quelque sorte à la commission, en fonction de « paris », selon le terme du duc incompétent en matière de finances. Si Hugo parvenait à assurer la sécurité du duc jusqu’à la fin de l’année, il empocherait cinq cents livres, une somme qui lui permettrait de fonder son propre empire.

Cela faisait trois ans qu’il travaillait dans ce but. En évoquant, ne serait-ce que de façon furtive, l’éventualité d’un échec, il voyait presque l’ombre de son père planer au-dessus de lui : « Tu n’es qu’un bon à rien, un raté, tu ne seras jamais personne ! ».

Il s’efforça de chasser ces sombres pensées de son esprit. Non seulement il deviendrait quelqu’un, mais il serait même le fils de mineur le plus riche de toute l’Angleterre. Face au regard fuyant de Clermont, Hugo regarda par la fenêtre, la mine soucieuse.

– Ce n’est pas si simple…

La femme assise sur le banc s’était légèrement tournée, de sorte qu’il distinguait son profil, son petit nez retroussé, ses lèvres pulpeuses.

– Voyez-vous… bredouilla Clermont, il s’agit d’une petite gouvernante…

Hugo leva les yeux au ciel. Une confession qui débutait ainsi ne pouvait que mal se terminer.

– C’est arrivé cet été… alors que j’étais en déplacement à Wolverton Hall, pour affaires…

Hugo traduisit de lui-même : le duc était parti s’enivrer chez des amis oisifs après que sa femme l’eût quitté et son beau-père cessé de délier généreusement les cordons de sa bourse. À quoi bon attendre un peu d’honnêteté de sa part ? C’était peine perdue.

– Quoi qu’il en soit, c’est elle, déclara Clermont en désignant la femme assise sur le banc. Elle exige un dédommagement de ma part.

– Comment ? fit Hugo, éberlué.

– Dans quelle langue dois-je vous le dire ? Elle entend obtenir certaines choses…

Le duc n’était pas uniquement immature. C’était pire que cela. Hugo parvint néanmoins à garder son calme.

– Entre des affaires à régler à Wolverton Hall et une gouvernante qui attend devant chez vous en exigeant un dédommagement, j’ai dû manquer quelques épisodes. Pour quel motif demande-t-elle une compensation ? Qui vous a signalé ce problème ?

– Elle m’a intercepté alors que je rentrais à la maison après… enfin, peu importe. Figurez-vous qu’elle guettait l’arrivée de ma voiture dans la rue !

– Que veut-elle ? insista Hugo.

Clermont éclata d’un rire peu convaincant.

– Rien ! Enfin… En fait, à Wolverton Hall, j’ai constaté qu’elle savait s’y prendre avec les jeunes enfants. Alors je lui ai proposé un poste pour s’occuper de mon fils.

– Un enfant qui n’est pas encore né.

– C’est cela, bredouilla Clermont. Elle a donc démissionné de son emploi à Wolverton. Hélas, je n’avais pas de travail à lui donner car la duchesse est partie. Depuis, elle est folle de rage.

Son histoire n’était pas plausible. L’espace d’un instant, Hugo fut tenté de traiter le duc de menteur. Mais à quoi bon ? Il savait d’expérience que, lorsque Clermont inventait quelque récit à dormir debout, il s’y tenait coûte que coûte, même quand on lui signalait ses incohérences.

– Elle affirme qu’elle ne bougera pas de ce banc avant d’avoir obtenu satisfaction. Je la crois volontiers. Imaginez mon dilemme ! Si tout va bien, je ramènerai la duchesse à la maison d’ici quelques semaines. Le moment est très mal choisi. Ma femme va croire…

– Que vous avez séduit puis ruiné une gouvernante ? fit sèchement Hugo.

Clermont ne rougit même pas.

– Vous voyez vous-même que l’idée est absurde. Évidemment que je n’ai rien fait de tel ! Vous le savez aussi bien que moi, Marshall. Les choses étant ce qu’elles sont, il faut que cette femme ait disparu à mon retour.

– Vous êtes-vous imposé à elle ? s’enquit Hugo.

Cette fois, le duc s’empourpra.

– Voyons, Marshall ! Je suis duc. Je n’ai nul besoin de contraindre les femmes. (Il fronça les sourcils.) Qu’est-ce que cela peut bien vous faire, d’ailleurs ? Ce n’est pas pour votre conscience que l’on vous surnomme « le Loup de Clermont », il me semble…

En effet. Néanmoins, Hugo n’en était pas dépourvu. Il s’efforçait simplement de l’oublier. Il regarda de nouveau par la fenêtre.

– Rien de plus simple, déclara-t-il, je dirai aux agents de police de l’embarquer pour vagabondage et trouble à l’ordre public.

- Euh… non, balbutia le duc en toussotant d’un air gêné.

– Non ?

– Il ne serait pas judicieux de la faire comparaître au tribunal. Vous connaissez la fâcheuse tendance des journalistes dans leurs articles. L’un d’eux risque de lui poser des questions et si elle inventait des histoires… Certes, une action en justice ne me fait pas peur, mais je ne voudrais pas que la nouvelle parvienne aux oreilles d’Helen. Vous savez à quel point elle est jalouse…

Hugo soupira. C’était peine perdue. Il n’obtiendrait rien de lui.

– Vous lui avez parlé, dites-vous ? Quel genre de compensation demande-t-elle ?

– Cinquante livres.

– C’est tout ? Nous…

Clermont secoua la tête.

– Elle ne veut pas seulement de l’argent. Or je ne peux pas lui donner ce qu’elle demande. Vous devez la persuader de partir et veiller à ce que mon nom ne soit pas cité dans les journaux, c’est clair ?

Hugo commençait à perdre patience.

– N’oubliez pas que mon avenir est en jeu, reprit Clermont en se dirigeant vers la porte. À mon retour, je tiens à ce que vous ayez réglé cette fâcheuse affaire de gouvernante.

Hugo avait-il le choix ? Il risquait son avenir autant que Clermont.

– C’est comme si c’était fait, répondit-il.

Le duc hocha la tête et prit congé, laissant son homme de confiance scruter le banc, en contrebas.

La gouvernante observait les passants. Elle ne semblait nullement hystérique. Clermont ne lui avait peut-être pas fait tant de tort… Une simple conversation suffirait alors à régler le problème. Une négociation était préférable dans l’intérêt de cette femme.

Car si les paroles ne suffisaient pas, il serait contraint de faire de son existence un enfer.

Et il détestait en arriver là.

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En temps normal, Serena Barton avait déjà toutes les peines du monde à garder son calme. Un vent froid s’était levé dans l’après-midi et de gros nuages s’amoncelaient dans le ciel, assombrissant cette journée d’automne. Les feuilles mortes voletaient sur les pavés. Le froid transperçait la pelisse trop légère de la jeune femme, qui ne savait que faire pour se réchauffer. Elle se força cependant à rester assise, bien droite. Le soir venu, elle serait frigorifiée, mais elle n’en mourrait pas. Dès qu’elle rentrerait chez sa sœur, elle boirait une bonne tasse de thé pour se remettre.

Elle observa à la dérobée le petit attroupement qui s’était formé devant la demeure du duc. En cette fin d’après-midi, plusieurs domestiques la dévisageaient sans vergogne. Sans doute savaient-elles que Serena avait parlé à Clermont. Pourvu qu’elles diffusent la nouvelle de sa présence… Les spéculations feraient plus de tort au duc qu’un témoignage factuel. Son unique espoir était de le couvrir de honte face aux inévitables ragots et leurs conséquences.

Trois soubrettes en tablier blanc échangeaient des messes basses quand un homme apparut au coin de la rue. S’il sembla à peine les remarquer, elles se dispersèrent comme une volée de moineaux vers leurs maisons respectives dès qu’elles l’aperçurent.

Cet homme n’avait rien d’un aristocrate, en apparence : un costume marron de facture simple, un foulard noué sobrement… Sa chemise n’était pas du blanc immaculé prisé par les plus fortunés. Ses manchettes semblaient propres, quoique jaunies. Il s’arrêta face à Serena et la regarda dans les yeux.

Depuis trois mois, celle-ci se demandait quelle erreur elle avait commise. Aurait-elle pu échapper à ce destin cruel ? Un millier de fois, elle était revenue sur les événements en quête d’un fauxpas.

Lorsque le duc était venu la retrouver, elle avait manqué de volonté. Elle ne baissait les yeux en présence d’un homme que parce qu’il était plus grand et plus fort qu’elle. Si elle gardait le silence, c’était parce qu’il n’était pas convenable de crier. Serena en avait assez de cette soumission.

Dans la matinée, elle avait soutenu le regard du duc sans faillir, malgré les menaces qu’il avait proférées. Désormais, elle se sentait capable de tout. D’autant que l’homme qui se tenait à présent en face d’elle n’était pas duc. Elle soutint donc son regard. Vous ne me faites pas peur, songea-t-elle. Ses mains moites contredisaient cette certitude, mais il n’en saurait rien.

À en juger par la qualité médiocre du tissu de sa veste, ce n’était qu’un employé. Tout en lui était ordinaire, d’ailleurs. Il n’était ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre… Un personnage des plus quelconques.

Il n’inspirait aucune crainte. Pourquoi cette idée saugrenue ? se demanda Serena. Néanmoins, elle ne broncha pas et lui sourit. Elle lui adressa même un léger signe de tête signifiant qu’il pouvait disposer.

À sa grande surprise, il vint à sa rencontre.

Il était aussi quelconque que les buissons qui bordaient la place. Son visage dénué de caractère affichait un sourire chaleureux et affable que la jeune femme ne lui rendit pas. Elle n’était pas gentille et en avait assez d’être prise pour cible. Elle posa sur lui un regard implacable lui intimant de ne pas lui faire perdre son temps.

N’importe quel homme aurait hésité face à cette expression peu avenante. Celui-ci se dirigea droit vers elle et, sans lui en demander l’autorisation, s’assit à côté d’elle.

– Belle journée, déclara-t-il.

Sa voix était à l’image de son apparence, ni grave ni aiguë. En revanche, elle décela une pointe d’accent du nord, et non les intonations travaillées de l’aristocratie.

– Vous trouvez ?

Elle était assise dans le froid depuis si longtemps qu’elle était engourdie. Pour couronner le tout, un parfait inconnu venait de s’imposer à elle en entamant la conversation.

Elle se renfrogna davantage. Il la considérait d’un air perplexe teinté d’amusement.

– Je pense qu’il n’existe pas de bonne façon de poursuivre.

– Vous êtes avide de ragots, n’est-ce pas ? fit-elle avec un soupir.

– En quelque sorte, admit-il, légèrement tendu. Au fait, je me nomme Hugo Marshall.

Il eut un mouvement de recul, comme s’il attendait une réponse de la part de la jeune femme.

Était-il un personnage important ? Elle avait vu les domestiques se disperser à son approche… Il s’agissait peut-être de quelque placier susceptible de diffuser des histoires sur le duc. Ou d’un majordome. Il semblait un peu jeune pour occuper un tel poste à Mayfair. Quoi qu’il en soit, il semblait déterminé à s’attarder.

Serena aurait préféré engager la conversation avec une dame. Elle était plus à l’aise en compagnie des femmes. Néanmoins, cet inconnu ferait l’affaire.

– Je suis Mlle Serena Barton, répondit-elle enfin. J’imagine que tout le monde brûle de savoir ce que je fais ici…

Il haussa les épaules, puis esquissa de nouveau un sourire des plus plaisants.

– Je n’ai que faire des autres, déclara-t-il, mais si vous pouviez satisfaire ma curiosité personnelle… Les récits dont j’ai eu vent ne sont pas très clairs.

Elle n’avait aucune intention de le satisfaire de quelque façon que ce soit. Son propre silence la laissait profondément meurtrie, au point d’en avoir honte. À elle de s’en servir comme d’une arme, dorénavant.

Le duc de Clermont lui avait ordonné de se taire, et elle le ferait.

– Les récits ? Quels récits ? demanda-t-elle.

– Il paraît que vous avez été la maîtresse de Clermont.

Elle parut intriguée. Le silence était une arme à double tranchant. Il empêchait, par exemple, de démentir une rumeur susceptible de nuire. Clermont allait peut-être se mordre les doigts de l’avoir obligée à se taire.

Hugo reprit la parole

– J’ai appris que vous étiez gouvernante, et que Clermont vous a promis un poste auprès de l’enfant qu’il n’a pas encore. Voyant qu’il ne tenait pas parole, vous avez décidé de vous installer devant chez lui pour lui faire honte et l’inciter à honorer son contrat.

C’était tellement absurde qu’elle ne put s’empêcher de s’esclaffer.

Il se contenta d’un soupir.

– Naturellement, c’est faux, dit-il. Je m’en doutais.

Si la rumeur évoquait une rupture de contrat, Serena devrait mettre au point une nouvelle stratégie. Elle se contenta de lisser le bas de sa robe.

– Poursuivez, monsieur. Je suis tout ouïe…

Hugo croisa ses mains gantées et baissa les yeux.

– Il semblerait que Clermont se soit imposé à vous… maugréa-t-il.

Elle réprima un frisson, mais parvint à ne pas perdre contenance. Cependant, son regard se voila.

– Vous accordez foi à ces balivernes ?

– Je n’en crois pas un mot, du moins tant que je n’aurai aucune preuve. Racontez-moi ce qu’il s’est vraiment passé, mademoiselle Barton. Je peux peut-être vous aider.

Ce matin-là, elle avait révélé son état au duc. Le goujat s’était esclaffé en lui ordonnant de se retirer et de garder le silence. C’était la deuxième fois qu’il exigeait qu’elle se taise. Elle avait donc opté pour un mutisme accusateur, pendant des semaines et des semaines, s’il le fallait, assise devant chez lui, sous le regard curieux du voisinage… La rumeur risquant d’arriver aux oreilles de son épouse, le duc assumerait ses responsabilités…

Elle observa M. Marshall. Malgré son sourire affable, il n’avait pas tourné autour du pot pour lui demander ce qu’il en était et, à en juger par son expression, il exigeait des explications. À la réflexion, il était moins ordinaire qu’il n’y paraissait au premier abord. Il avait une bosse sur l’arête du nez. Sans être corpulent, il était trop carré d’épaules pour être majordome.

Son sourire engageant parvint à dissiper la tension de la jeune femme. Il n’était pas dangereux. Indiscret, peut-être, mais pas dangereux.

– Je regrette, monsieur Marshall. Je ne dirai rien.

– Ah non ? fit-il, intrigué. Même pas à moi ?

– Je n’ose pas, avoua-t-elle. Pardonnez-moi d’avoir piqué votre curiosité. Hélas, je suis incapable d’accéder à votre requête. Je vous souhaite une bonne journée.

Hugo ôta son chapeau et passa une main dans ses cheveux châtains.

– L’affaire serait-elle secrète ? Je vous retrouverai à la nuit tombée, si nécessaire. J’espérais que ma démarche serait plus simple.

La jeune femme se figea.

– Non, répondit-t-elle. Je ne me rends à aucun rendez-vous après la nuit tombée. Excusez ma méfiance, mais si j’exprime mes griefs, je risque d’être accusée de diffamation. Je dois me montrer prudente.

C’était une stratégie efficace : sous-entendre qu’elle était en mesure de nuire à la réputation du duc sans fournir plus de précisions.

Il n’émit toutefois aucune hypothèse.

– Redouteriez-vous que Clermont ne s’en prenne à vous pour m’avoir parlé ?

– Oh, pas Clermont en personne ! répondit vivement Serena. En revanche, son homme de main… qui sait ce dont il serait capable pour protéger le secret du duc ?

– Son homme de main, répéta Marshall en posant son chapeau à côté de lui. Vous n’osez parler par crainte de l’homme de main de Clermont ?

– Vous avez certainement entendu parler de lui… On l’appelle le Loup de Clermont.

– Comment ? fit Hugo, éberlué.

– Le Loup de Clermont. Le duc fait appel à ses services pour certaines missions dont un homme normal, du moins doté d’une conscience, serait incapable.

M. Marshall la dévisagea puis, très lentement, il prit son chapeau et se mit à le faire tourner entre ses doigts.

– Ah… lui… Vous connaissez cet homme ?

– Oh, oui !

Il afficha une incrédulité polie.

– Uniquement ce qu’en dit la rumeur, expliqua-t-elle. Je ne l’ai jamais rencontré, bien sûr. Il a une réputation exécrable. Il était pugiliste avant de prendre en mains les affaires du duc. D’après ce que j’ai entendu, il gère ses finances avec l’aplomb d’un homme qui a gagné sa vie à la force de ses poings. On raconte qu’il est sans pitié. Je l’imagine aisément : trapu, carré, le cou épais…

– Carré… répéta Hugo doucement. Le cou épais… (Il effleura son foulard). Voilà qui est fascinant.

– Si vous travaillez dans le quartier, vous l’avez sans doute déjà vu. Suis-je dans le vrai ?

– Oui, répondit-il avec son sourire affable. Vous l’avez bien décrit. À votre place, je ne m’en ferais pas un ennemi. J’y réfléchirais même à deux fois. Et comme vous refusez de parler… (Il coiffa son chapeau.) Je vous souhaite une bonne journée, mademoiselle Barton. Et surtout bonne chance…

– Merci.

– Ne me remerciez pas. Si vous contrariez le Loup de Clermont, la chance ne vous sera d’aucune utilité. Et sa traque n’en sera que plus intéressante…

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